Dimanche 31 janvier 2010
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Un ancien professeur à l’université
Paris-I, Jean Boulègue, vient de publier un livre sur les différents procès pour blasphème qui ont été intentés depuis 25 ans en France. Une pleine page lui est consacrée dans
Charlie
hebdo du 27 janvier 2010, sous la forme d’un entretien avec l’auteur.
On y apprend que pas moins de 20 procès ont été conduits pour blasphème entre 1984 et 2009. L’auteur y voit une régression. En effet, sous la troisième république, les caricaturistes et les
mécréants s’en donnaient à cœur joie, grâce à la récente liberté de la presse acquise en 1881, ce qui n’est plus le cas au cours du dernier quart de siècle passé. Jean Boulègue nous apprend que
cette liberté de blasphémer, incluse dans la liberté de la presse, a été largement écornée en 1972, par un texte législatif qui prévoit que
« quand la diffamation ou l’injure sont liées à
certains critères, comme l’appartenance religieuse, elles seront plus lourdement réprimées que d’autres. » Alors bien sûr, le « blasphème » n’est pas mentionné, mais le délit est bel et bien
créé, tout en restant masqué.
C’est en 1984 que commencent les procès. L’extrême-droite catholique ouvre le bal avec la création de l’AGRIF, fruit de l’union FN-catholiques « durs ». Depuis cette date l’AGRIF a assigné
Charlie Hebdo en justice 13 fois !! Jean Boulègue insiste pour nous démontrer qu’il n’y pas d’un côté les intégristes, et d’un autre les modérés, car l’épiscopat soutient l’AGRIF dans
pratiquement toutes les polémiques et procès. Ce n’est qu’en 2001 que les musulmans suivent la voie, ouverte par l’AGRIF, du délit de blasphème. Procès à Houellebecq pour avoir dit dans un roman
que l’islam était tout de même la religion la plus con. Procès à Charlie Hebdo en 2006 dans l’affaire des caricatures.
Les conclusions de l’auteur sont sans appel : la religion, qu’elle soit catholique ou musulmane, n’accepte la liberté d’expression et de pensée que grâce à « un rapport de force qui les oblige à
respecter les acquis ». Les religions sont arc-boutées contre les nouvelles revendications individuelles de la société : PACS, homoparentalité, euthanasie. Elles montrent ainsi à quel point elles
sont peu aptes à évoluer sur le terrain des libertés. Celle de pouvoir blasphémer n’est pas prête d’être reconnue par elles. Un article de Charlie hebdo à lire absolument, qui donne envie de lire
le livre
« un texte législatif qui prévoit que « quand la diffamation ou l’injure sont liées à certains critères, comme l’appartenance religieuse, elles seront plus lourdement réprimées que d’autres. » Alors bien sûr, le « blasphème » n’est pas mentionné, mais le délit est bel et bien créé, tout en restant masqué. »
Je ne suis pas d'accord : le délit, ici, c'est la diffamation ou l'injure. Et on considère que diffamer ou injurier quelqu'un pour sa croyance ("sale catho", "sale athée") est particulièrement grave, c'est une manière de protéger la liberté de conscience. Il n'y a rien, ici, qui interdit le blasphème.
Et puis il ne faut pas confondre la religion (idée) avec ses adeptes (personnes). On peut faire du mal à une personne, on ne peut pas faire de mal à une idée. Le blasphème s'exerce contre la religion (idée) ; l'injure ou la diffamation s'exercent contre des personnes.
(Je dis ça, je ne suis pas juriste, mais c'est comme ça que je vois les choses.)
« On y apprend que pas moins de 20 procès ont été conduits pour blasphème entre 1984 et 2009. L’auteur y voit une régression. »
Ça dépend des verdicts ! N'importe qui peut intenter un procès pour n'importe quoi... Sur ces 20 procès, combien de relaxes ?, combien de condamnations ? C'est ça qui compte !
« Procès à Houellebecq pour avoir dit dans un roman que l’islam était tout de même la religion la plus con. Procès à Charlie Hebdo en 2006 dans l’affaire des caricatures. »
En l'occurrence, ces tentatives de procès pour blasphème ont été vaines : Houellebecq et Charlie Hebdo ont été relaxés. Ça tend plutôt à montrer que notre système législatif et judiciaire ne réprime pas le blasphème.
***
Pourtant, si on appelle blasphème toute irrévérence au sacré, quelle que soit la nature et l'origine de ce sacré, alors le délit de blasphème existe bel et bien en France, et pas seulement en Alsace-Moselle-Guyane. Il ne protège pas les religions au sens classique, mais les symboles sacrés de la nation, et il est particulièrement sévère :
« Le fait, au cours d'une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d'outrager publiquement l'hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d'amende.
Lorsqu'il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d'emprisonnement et de 7 500 euros d'amende. »
(Il y a quelques mois, il était même question de doubler cette sanction, jugée sans doute trop faible, mais on dirait que ce projet est tombé aux oubliettes.)
Voir aussi : à propos du délit d'outrage à la Marseillaise par la section toulonnaise de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen.
le texte de 1972 est ambigüe de manière volontaire : on peut y loger les diffamations à caractère religieux sur les personnes (sale catho, sale juif...) comme sur les croyances elles-mêmes, ou mêler les expressions populaires à l'affaire (avoir "une tronche pas catholique" par exemple ;-). C'est peut-être grave, certes, encore qu'il faille, pour le ressentir ainsi, accorder un petit crédit à l'appellation "catho" ou "juif". J'ai été élévée comme catholique, eh bien, si on me lance "sale catho !", cela ne me fera ni chaud ni froid, car, étant athée, pour moi ça ne correspond à rien. Par contre si on me lance "sale instit", je serais blessée, car cela correspond à quelque chose d'important pour moi. Et je ne vois pas pourquoi la diffamation "religieuse" serait plus grave que la diffamation portant sur autre chose (métier, aspect physque, intelligence ...).
Ce n'est pas tant le verdict qui compte (la grande majorité en effet sont en faveur des mécréants) que le fait que la porte devienne alors ouverte à des plaintes qui ne devraient pas avoir lieu d'être. Un tribunal a la possibilité de repousser une plainte, dite alors "non recevable". Il ne le fait pas toujours.
Le fait que les caricaturistes traînés en justice gagnent prouve que les juges sont encore bien indépendants. Mais les textes évoluent doucement sans qu'on en parle (1972, ça vous dit rien, moi non plus).
Les chefs d'état, quels qu'ils soient, n'aiment ni les journalistes, ni les caricaturistes. Malgré eux, et si la démocratie s'applique, si le parlement a encore le pouvoir qu'il doit avoir, si la justice est assez indépendante pour être sereine, tout se maintient correctement. Mais si un chef d'état envahit la sphère de décisions à coups de lois enfilés comme un chapelet, en grillant le parlement, alors on peut craindre une vilaine évolution et une utilisation abusive de ce texte de 1972. Il ne s'agit pas de se fier à la grande envolée de N. Sarkozy lors du procès de Charlie hebdo "Je préfère un excès de caricatures ..." mais de se méfier de quelqu'un qui contredit en permanence ses paroles et ses actes.
Le délit d'irrévérence au drapeau national est effectivement de même nature que le délit de blasphème même s'il touche la nation, non la religion. Car la répression de ce "délit" participe, à mon sens, du nationalisme, et cela m'effraie, car cette répression montre qu'il existe un véritable culte de l'état, comme celui d'un dieu. Cela fait froid dans le dos.
Bien cordialement
« Le retour aux ignorances à l'obscur (autorisation des sacrifices d'animaux conscients,piscines "sexuées",voiles etc)est pour l'occident un retour à son antiquité macabre; »
Certes, le souhait d'égorger des animaux en pleine conscience, celui d'instituer des horaires non-mixtes dans les piscines, ou encore celui de faire porter un voile plus ou moins couvrant aux femmes, ces trois souhaits reposent tous les trois sur un même obscurantisme religieux.
Mais en juxtaposant ces trois obscurantismes, vous donnez l'impression de les mettre sur le même plan, comme s'ils avaient tous les trois la même gravité, ce qui n'est, à mon avis, pas du tout le cas.
- Les horaires non-mixtes dans les piscines, ça peut être un peu gênant, mais enfin, il n'y a pas mort d'homme.
- Imposer le voile aux femmes, c'est déjà beaucoup plus grave.
- Égorger des millions d'animaux en refusant de les étourdir préalablement, c'est de la torture à échelle industrielle, et s'il y a un obscurantisme à combattre en priorité parmi les trois que vous citez, c'est celui-là !
Bonjour Agnès,
Trois remarques :
- D'abord sur cette histoire de procès : 20 procès en 25 ans, sachant que les caricaturistes tels que ceux officiant à Charlie Hebdo s'en donnent à coeur joie quotidiennement, ça me semble singulièrement peu ! Et quand bien même : lorsque procès il y a, n'est-ce pas au contraire le signe que les croyants reconnaissent d'abord l'Etat de droit et acceptent de jouer le jeu de la Justice ? Personnellement, c'est lorsqu'un professeur reçoit des menaces de mort (affaire Redeker) ou encore qu'un cinéaste est assassiné en pleine rue (affaire van Gogh) que je me dis que quelque chose ne va pas, pas lorsque le différend se règle au tribunal.
- Ensuite, je trouve particulièrement savoureux que ce soient des gens comme ceux de Charlie Hebdo qui donnent des leçons de liberté d'expression : ça doit bien faire marrer Siné, aussi antisémite que George Frêche. Et si c'était ce deux poids deux mesures permanent qui exacerbaient les crispations de certaines communautés religieuses ?
HTML clipboard- Enfin sur les religions "arc-boutées contre les nouvelles revendications individuelles de la société" : mais qu'attendez-vous donc, Agnès ? Que le Pape fasse la promotion des partouzes ? Est-ce si étonnant que les religieux défendent leurs valeurs, qu'ils considèrent comme éternelles, contre les valeurs de la modernité ? Que resterait-il des religions si elles suivaient le "progrès" ? Par ailleurs, sur tous les sujets que vous évoquez, le débat dépasse très largement le clivage autour de la question religieuse.
Si cette doctrine ou idée est incarnée dans un personnage historico mythique une caricature est possible, pas moins que pour un politique.
Ce qui devrait être réprimé c'est l'atteinte à une personne en tant qu'elle partage cette idée, doctrine et à un groupe humain les partageant etc .... Dire cette doctrine est stupide n'est pas la m^me chose que ceux qui adhérent à cette doctrine sont stupides. C'est d'ailleurs un cas de logique formelle typique.
Il ne devrait pas y avoir de doctrine ou d'idée interdite. Or c'est le cas en France (cas unique à ma connaissance dans les démocraties véritables). Ces lois, récentes, et justifiées par le rejet que nous inspirent, souvent à juste titre certains jugements sur des évènements de l' histoire (shoah, arménie) ont été , comme beaucoup d'historiens l'ont dit, une erreur. Je crains que la loi dont vous parlez en ait été un signe précurseur.
Reviendrons nous à plus de clarté ?