Mercredi 24 juin 2009
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Le chaînon manquant, vous l’avez déjà vu, j’en suis certaine. Il traîne ses vieux os dans maints articles de journaux qui se piquent de science paléontologique.
Il émaille les conversations sur les dernières nouvelles de nos ancêtres : qui a bien pu avoir le privilège de combler le trou dans notre belle évolution humaine linéaire ?
Ce terme désuet et poussiéreux apparaît aussi dans un site on ne peut plus sérieux : charlatans.info, le site de François Grandemange. Ce dernier tente de démystifier l’idée de chaînon manquant mais
son argumentation est erronée. François Grandemange présente en effet l’évolution comme « la course
d’un cheval » suivie comme un film par les scientifiques. De la chaîne où il manque un maillon, à la course en ligne droite du cheval, je ne vois pas de différence. On est toujours dans
un système linéaire, qui n’autorise pas le foisonnement constaté dans la nature.
Aristote avait imposé la « scala natura », l’échelle de la nature où l’homme
grimpait les barreaux inexorablement, sans quitter des yeux le dernier échelon, probablement ! À l’école, moi j’ai appris la pyramide, où je pouvais
me voir au sommet, moi et mes congénères. Quelle satisfaction. Plus dominateur que moi là-haut, tu meurs ! Puis l’échelle et la pyramide ont laissé la place à la chaîne. Plus de sommet, mais
une ligne qui va quelque part… forcément. Et maintenant, voici la course du cheval de F. Grandemange.
On ne sort donc jamais de cette idée fausse de linéarité, alors que l’évolution part dans tous les sens, sans direction déterminée, et forme, non un arbre, mais un buisson très dense.
Charalatans présente aussi comme argument que tout fossile est pris « dans le temps,
comme un instantané ». Mais ceci ne réfute pas la notion de chaînon manquant. Un élément fossile pourrait très bien être un élément instantané, pris dans le temps, et… manquant !
En fait si François Grandemange nie l’idée de chaînon manquant, c’est juste parce qu’il nous manque la totalité des fossiles qui pourraient reconstituer la chaîne
« Étant donné que la fossilisation est relativement rare, l’enregistrement
est incomplet, et les scientifiques n’ont pas de film ni de vidéo continus documentant chaque pas jusqu’à la fin. »
Si je comprends cette bien cette phrase, il suffirait d’avoir accès à la totalité des fossiles pour que la chaîne ne soit plus un
mythe.
En fait, si François Grandemange a raison de réfuter cette idée, il le fait
maladroitement. Non, les scientifiques ne suivent pas l’évolution comme un film qui se déroule sur un écran, pour la bonne
raison que l’évolution n’est ni plate ni rectiligne, et qu’on ne peut dérouler ses événements sans partir dans tous les sens.
L’évolution en tant que buissonnement fait d’embranchements, de séparations, de spéciations, voilà
l’image qui s’oppose totalement à la chaîne, qui constitue la réalité. À partir du moment où l’évolution est ainsi admise, il n’est plus possible de trouver un trou dans une chaîne qui n’existe
pas.
Alors que cherchent les paléoanthropologues avec tant de fébrilité ? L’ancêtre commun. À l’embranchement où vont se séparer
deux espèces, il doit y avoir un ancêtre qui, tout en étant différent de ceux des deux futures branches, possède une ou des caractéristiques qu’il aura transmise(s) à ses descendants, même
séparés. C’est ce qui a tant excité les chercheurs dans la découverte d’Ida. Il s’agit en effet d’un ancêtre commun à l’embranchement de la lignée menant aux singes (et à nous après d’autres
embranchements) et de la lignée des lémuriens. Selon la définition de l’AC, quelle serait alors cette caractéristique commune que nous aurait léguée Ida, et qui mériterait de penser qu’elle est
un AC ? Son pouce opposable ! Un pou
ce opposable qui a traversé 47
millions d’années pour venir jusqu’à nous, après maints changements de direction, lignées, espèces, familles. Ida a roulé sa bosse. Mais comment savoir si c’est vraiment elle ? Il faudrait
pour cela maîtriser la notion d’embranchement. Sommes-nous à l’embranchement exact avec Ida, où nous en rapprochons-nous seulement un peu plus ? Mystère. Chaque réponse apporte son lot de questions… ce que ne permettrait pas la métaphore d’une chaîne.
Dernier point sur lequel je suis en désaccord avec François Grandemange. Il affirme que l’expression « chaînon
manquant » est un langage employé par les spécialistes et les paléontologues eux-mêmes. Je m’insurge ! Lisez Yves Coppens, Pascal Picq, Stephen Jay Gould, Richard Lewontin, Jean-Jacques
Hublin, l’ancêtre commun vous y attend.
Que tout cela ne vous empêche pas de fréquenter assidûment le site de charlatans.info. C’est un excellent site sceptique et
critique.